Lorsque l'on signe un contrat pour une mission humanitaire il devrait y avoir en haut à gauche une grande marque rouge : « Attention danger de transgression de limites ». Ce qui est étrange avec les limites c'est que l'on se dit toute ça vie, qu'au-delà de cette limite précise on ne survivra pas, on se dit que peut-être nos yeux vont fondre si l'on voit certaines images.
Et bien, je peux vous dire que si l'on transgresse une limite pour soulager un être humain, on n'en meurt pas. On est un peu sonné, un peu fatigué mais on est toujours là.
La semaine dernière, j'avais prévenu le père Roberto que je ne m'occuperais pas de l'intimité galeuse des prisonniers parce que mes yeux ne le supporteraient pas. Hier encore j'ai juré à ma mère que je ne le ferais pas parce que ce serait vraiment trop dur et que je ne voulais m'abîmer. Je crois que j'espère encore me réinsérer normalement dans la société à mon retour.
C'est dans cet état d'esprit que ce matin à 11h45 je me suis présenté à la prison avec mon acolyte, le padre et une trousse de secours. Comme toujours, nous nous sommes partagé la cale, chacun son troupeau et les brebis seront bien gardées. J'ai sortit ma trousse de secours pour un jeune garçon totalement déformé après avoir reçu des coups. Quand je dis « déformé » ce n'est pas une image, c'est la triste réalité. Bref je lui faisait un massage avec un baume du tigre (Dérisoire mais c'est tout ce que j'ai trouvé au fond de mon sac) quand un prisonnier m'a demandé de regarder ses blessures. Le temps de tourner la tête et je me suis retrouvée précisément en face de son intimité galeuse. Heureusement, le padre est arrivé à mon secours et lui a demandé de remonter son pantalon. Bon évidement pour faire le malin le padre l'a badigeonné de produit en me disant que vraiment j'était une petite nature.
Cale suivante, la P6, l'antichambre de la mort. Les prisonniers sont en pire état que la semaine dernière mais tout le monde à l'air d'être encore vivant. Je prodigue quelques soins et un homme m'attire à l'écart...
Si j'étais une fille bien, je vous épargnerais la description de ce que j'ai vu mais comme je suis une fille généreuse, je vous fais partager. Le monsieur avait un testicule comme un ballon de handball... J'ai gardé contenance et je lui poliment dis que je ne pouvais rien pour lui mais que la semaine prochaine je reviendrais avec les médicaments nécessaires. Après avoir vu ça et donc fait explosé ma limite visuelle je suis heureuse de constater que mes paupières ne se sont pas totalement collées entre elles.
Après il a fallut que je mette fin à une mini émeute que j'avais provoquée en donnant une bouteille vide à l'un d'entre eux. J'ai crié : « Ava basta !! Je vous préviens si vous vous battez je ne vous donnerais plus rien. Cette bouteille c'est à lui que je la donne et la semaine prochaine je veux qu'il ait encore. Soyez gentil entre vous au moins, nom de Dieu. » Ils m'ont sourit et se sont tous calmés. Maintenant ils m'appellent Mama. Mama, ça me plait bien comme surnom.
Nous avons fini par les mineurs et j'ai encore fait sauter une limite. Il faisait pas bon être une limite ce matin à la prison.
Si le sang ne me pose pas de problème j'ai quand même un peu plus de mal avec le pue. En fait, ça a tendance à me donner la nausée. Je vous laisse imaginer le ridicule d'une visiteuse de prison qui vomit au milieu de la cours parce qu'elle soigne un abcès. Les petits jeunes ont bien vu que j'allais tourner de l'œil, ils se sont mis à rire. Comme j'ai quand même une réputation à défendre j'ai respiré un bon coup et j'ai crevé l'abcès. Il a fallu que je reprenne une nouvelle inspiration pour finir le boulot. Quand j'ai sortit une seringue et une aiguille, le petit jeune aussi il a faillit tourner de l'œil. Tous ces copains se moquaient de lui. En fait j'ai juste pris de la bétadine pour l'injecter dans la plaie mais j'ai gagné des galons dans le cœur des mineurs de la prison centrale.
Au-delà des limites qui ont volées en éclat, ce que je retiens c'est la gentillesse et la prévenance de tous ces hommes envers nous. J'avais, mon sac, du matériel, une véritable petite fortune en somme mais jamais à aucun moment je ne me suis sentit en danger ou je n'ai sentit le moindre risque pour le matériel. Et à chaque fois que nous sortons d'une cale ils nous souhaitent bon courage et bonne journée.