L'ambiance au dispensaire a clairement changée. Ce matin c'est bien contraints et forcés que certains m'ont dit bonjour. Ceux en qui j'avais confiance et qui devenaient mes amis m'adressent tout juste la parole.
<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>J'ai commis un crime, je n'ai pas fermé les yeux et ils ne me le pardonnent pas. J'ai mis mon nez où il ne fallait pas, j'ai donné un coup d'arrêt aux magouilles. Comme vendredi j'étais en congé j'ai l'impression que la nouvelle de mon coup de filet de jeudi à fait le tour du dispensaire.
<o:p> </o:p>Quand j'ai accepté ma mission j'ai aussi accepté de lutter contre la corruption mais je savais aussi que je ne le ferais pas avec grand plaisir. Aujourd'hui, c'est avec un manque d'enthousiasme certain que j'ai fait un contrôle surprise dans le bureau du caissier principal. Je n'ai trouvé aucune preuve directe contre lui mais j'ai découvert que ce sont près de 40 patients qui n'ont pas été comptabilisés officiellement aujourd'hui. 40 enfants, c'est 10% de notre chiffre d'affaires.
<o:p> </o:p>Quand j'ai voulu vérifier ce que j'avançais la boite qui contenait les tickets a disparu pour réapparaître vide chez les gardiens. A moins que je devienne totalement paranoïaque, c'est un véritable complot. Ils se couvrent les uns les autres et me font tourner en bourrique.
<o:p> </o:p>Comme si cela ne suffisait pas, un jeune garçon de quatorze ans est mort dans la matinée. La famille était effondrée parce qu'au lieu de l'emmener directement à l'hôpital ils étaient passés par l'indigénat, le marabout. Je suis restée à leurs côtés et avec Sidiki nous l'avons mis dans son linceul. C'est toujours un moment difficile de mettre un enfant dans son linceul. Ca nous met en face de l'irréversibilité de la mort. C'est peut-être idiot ce que je dit mais j'ai assisté à des dizaines d'enterrements et autant de visites de deuils mais mettre quelqu'un dans son linceul c'est comprendre que l'âme est partie et qu'elle ne reviendra pas. Sentir le froid de la peau, la raideur des articulations et les yeux qui refusent de se fermer. Ces yeux secs qui nous regardent quand on couvre le visage. Le sang s'est figé alors que quelques minutes auparavant on n'aurait pas soupçonné qu'il puisse s'arrêter de couler. Dans ces moments je pense immanquablement à ce que j'ai sacrifié pour venir ici. Je me demande si j'ai fait le bon choix et si un jour je pourrai rattraper le temps perdu.
<o:p> </o:p>Pour sortir de la salle d'urgence nous devions traverser la sale d'attente des adultes et j'avais peur de la réaction des autres patients. Il était difficile de cacher ce grand corps mais je ne voulais pas non plus provoquer une panique. Après avoir finit le linceul les oncles de l'adolescent ont enfin pu prendre le corps. Je me suis dit : « Peu importe la réaction des gens », il fallait qu'ils sortent.
Comme un seul homme la totalité des cinquante personnes massées dans la salle d'attente se sont levées quand j'ai ouvert la porte pour faire sortir le corps. Psalmodiant des versés du Coran sur notre passage, ils ont fait une véritable haie d'honneur au convoi funéraire.
<o:p> </o:p>Jusqu'à ce que nous l'installions dans le taxi, les personnes autours de nous ont fait preuve du plus grand recueillement.
Je lui ai installé confortablement les pieds, parce que je ne voulais pas qu'il soit mal. Je ne voulais pas que ce soit seulement un corps sans vie. L'un de ses oncles s'est assis a mis sa tête sur ses genoux comme nous aurions fait pour un enfant trop fatigué. Nous nous sommes regardé et nous nous sommes souris.
<o:p> </o:p>Je suis retournée dans la salle d'attente, tout semblait normal. Dans ce dispensaire même si tout parait normal, tout ce sait même le pire. Il ne faut pas se fier aux apparences.
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