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Fruits de la prison

On m'avait dit : « tu verras la mission apprend la patience et la persévérance ». Comme ni l'une ni l'autre ne font pas partie de mes qualités, je m'étais dit que ce serait une bonne chose pour moi.

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La patience je l'ai apprise en vivant en Afrique avec ses lenteurs incompréhensible pour nous autres occidentaux et la persévérance, je l'ai comprise aujourd'hui en prison.

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La semaine dernière je m'étais vraiment sentie mal en prison, j'avais du mal à retrouver mes marques après l'accident. J'étais devenue craintive et timorée et les prisonniers me l'avaient fait payer en me disant de rentrer chez moi. Le père Roberto avait enfoncé le couteau dans la plaie en me disant que je manquais de persévérance. Tous les ingrédients étaient réunis pour que je n'y retourne pas, heureusement je suis plus obstinée pour ne pas avoir tord qu'inconstante dans mes engagements.

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Ce matin je suis donc retournée à la prison, remontée comme un coucou suisse bien décidée à trouver un second souffle.

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Nous avons commencé par la cale des mineurs. Mohamed Alpha et un autre garçon se sont assis devant nous pour que nous les soignions. Mohamed Alpha avait de bonnes joues, il avait l'air d'aller franchement mieux. Je me souviens, la deuxième fois que je l'ai vu, il avait été torturé, il était terriblement amaigrit et il pleurait en silence. Ses plaies commencent à cicatriser et je pense maintenant que sa jambe est sauvée.

Quand je suis passé à son voisin, je me suis dit que je connaissais cette plaie. Je connaissais cette plaie mais pas le garçon. Je l'ai soigné en le dévisageant. Je cherchais des indices : « Qui est-ce ? » Et puis il m'a tendu une paire de chaussettes noires, des Burlington. Mes chaussettes !

-Kalifa ?

-Oui Mama.

-C'est toi Kalifa ?

-Oui Mama.

-Mais tu as grossi ! Tu as tellement grossi que je ne t'ai pas reconnu.

-On mange bien maintenant Mama.

-Tu es bien maintenant, tu as de bonnes joues. Ca fait plaisir ! Mon père, c'est Kalifa.

-Oui et alors, tu ne l'avais pas reconnu.

-Non mais vous pourriez au moins faire semblant pour que je ne passe pas pour une idiote.

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Le patient suivant était un peu plus revêche. Nous avons eu une altercation et j'ai dû élever la voie.

-Je t'interdis de dire que je suis ta femme.

-Mais Mama, tu es ma femme.

-Si tu redis encore une fois ça, si tu fais une allusion je te préviens, je ne reviendrais plus dans la cale des mineurs et je ne te soignerai plus jamais.

-Ca va, ça va, Mama. Je ne le dirai plus.

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Et puis nous sommes passé à la P6 celle où j'avais été mal accueilli la semaine dernière. Visiblement les anciens avaient briefés les nouveaux parce que l'ambiance était radicalement différente. Dès mon arrivée j'ai été appelée au chevet d'un malade. C'est celui qui m'avait dit de rentrer chez moi. Il avait un gros palud. Pour ce genre de cas j'ai le médicament idéal et quelques paracétamols. Je lui ai donné les trois cachets de Fansidar et deux cachets de paracétamols. Il m'a regardé, a sourit et s'est endormi. Mes cachets ne servent pas souvent parce qu'ils sont réservés aux cas graves mais quand ils peuvent servir, je suis contente. Il y avait aussi le gars qui avait le doigt explosé la semaine dernière. Il n'avait plus d'os. J'ai essayé de le questionner pour savoir s'il était allé à l'hôpital. Comme il ne parlait pas français j'ai demandé à Raymond l'infirmier à perpétuité.

-Ils l'ont emmené à l'hôpital ?

-Non, c'est moi qui le soigne.

-Et l'os ?

-Je l'ai arraché, ça va mieux tu vois.

Je crois que Raymond n'a pas les mêmes scrupules que nous et je ne suis pas sûr que cette opération ait été faite sous anesthésie. Parfois, il vaut mieux ne pas trop se poser de question. La plaie était belle et visiblement il souffrait beaucoup moins que la semaine dernière.

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A la P7 Abdoulaye faisait la tête. Dire qu'Abdoulaye fait la tête s'est marrant parce que le problème d'Abdoulaye, c'est justement la tête. Il avait une grosse migraine, même si la blessure de son crâne s'est refermée, il a quand même de grosses migraines. Je lui ai donné ses deux paracétamols immédiatement et avant que j'ai finit les soins des autres il avait retrouvé son sourire.

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Finalement, j'ai bien fait de revenir. J'ai vu que le plan de nutrition porte ses fruits, j'ai pu soigner celui qui m'avait chassé la semaine précédente et j'ai soulagé Abdoulaye pour quelques heures.

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Ca fait du bien de voir que notre action n'est pas totalement inutile.

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En sortant de la prison j'ai découvert un couloir de bus fraîchement matérialisé. C'est marrant un couloir de bus dans un pays où rien ne va. Les taxis prennent l'autoroute en sens inverse sans être inquiétés et les feux rouges ne sont que décoratifs, mais il y a un couloir de bus. La révolution est en marche.

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