Il est difficile de juger une situation sans l'avoir vécue. Il est plus facile de donner un avis sur les choses quand on est devant la télé confortablement installer dans son canapé que sur le terrain. J'ai toujours eu un avis tout fait sur la douleur des enfants, j'ai toujours trouvé cela injuste et j'ai toujours voulu m'élever contre les gens qui font mal aux enfants.
Je me souviens de me premiers jours au dispensaire. Je me souviens être entrée dans la salle de soin et d'avoir vu une petite fille maintenue par force sur la table de consultation par deux adultes pendant que l'infirmière lui faisait son pansement sans ménagement. Je me souviens du choc que ça m'a fait.
Ce jour là je me suis jurer de lutter contre ses pratiques barbares, pratiques d'un autre âge.
Très vite j'ai compris que le recours aux antalgiques était totalement exclu. En effet, les antalgiques sont des médicaments très chers et malheureusement, pour les utiliser il faudrait augmenter le prix du ticket. Augmenter le prix du ticket ce serait une véritable catastrophe parce que les plus pauvres n'auraient alors plus accès aux soins.
J'ai dans l'idée qu'il vaut mieux qu'ils soient soignés même sans antalgique au lieu de mourir de la gangrène.
Et puis à force d'aller dans la salle de soin je me suis aperçue que derrière une certaine brutalité l'infirmière était surtout très compétente. Rapide et précise, elle ne fait jamais un geste inutile ce qui abrège les soins et donc les souffrances des patients. Les plaies et les brûlures sont inimaginable surtout chez les enfants mais elle reste impassible, elle fait son boulot sans sourcier. Elle retire les anciennes bandes comme on retire un sparadrap, elle désinfecte en moins de temps qu'il faut pour le dire et le patient ressort au out de quelques minutes.
Ce qui me gênait quand même c'était les cris des enfants et même des adultes. J'entendais les hurlements depuis l'arrière pharmacie et ça me retournait l'âme. Le soir je me couchais en repensant à ces cris inhumains. Je ne supportais pas mon inutilité. Et puis un jour en discutant avec l'un des médecin du comité de pilotage du dispensaire il m'a dis que chez les très jeunes enfants, quelques semaines, le seuil de douleur était très élevé mais que l'anxiété était un vrai problème. Selon lui il suffisait de donner un sucre aux enfants pour les aider à supporter l'épreuve. Dès le lendemain je me suis mise à distribuer des sucres aux enfants les plus atteints. Je leur caressais le front pendant les soins. Mais je n'étais pas complètement satisfaite car si les enfants appréciais le sucre, ils étaient impressionnés de voir une blanche et que je leur faisais plus peur qu'autre chose. Ici, un blanc c'est comme le loup-garou, il fait peur aux enfants.
Finalement, lundi dernier j'ai passé la journée dans la salle de soin. Pour inciser un abcès sur la main d'un jeune homme nous avons dû le maintenir sur la table. Un geste mal placé et la lame pouvait déraper et sectionner un tendon. L'homme a beaucoup souffert mais le lendemain il m'a chaudement remercié : « Merci docteur, j'ai bien dormis grâce à vous ».
Etrange, cet homme que j'avais maintenu de force sur une table me remerciait. Et enfin j'ai compris. Maintenir un enfant ça permet de faire des gestes plus précis et donc ça limite le temps d'intervention et la douleur.
Maintenant j'ai compris que même si ça ne me fait pas plaisir, ma présence est certainement plus utile lorsque je maintient les pieds d'une petite fille que lorsque me torture la conscience dans l'arrière pharmacie.
Bien sûr ils ont toujours droit à une caresse sur le front et à un sucre pour le plaisir mais je me mets au service du corps médical pour limiter leur douleur. C'est ma pierre dans l'édifice.