C'est très mal mais parmi les patients du dispensaire, nous avons tous nos préférés, nos chouchous. Ce sont ceux que l'on a vu naître, à qui l'on a sauvé la vie ou simplement les plus pouilleux, que l'on aime parce que personne ne le fait.
Mon chouchou de la semaine c'est lui, le crevetton de la photo. Le crevetton c'est le mâle de la crevette, un malnutri.
Lundi j'étais en salle de soin pour apprendre à faire les pansements aux prisonniers. Ce que l'on voit dans la salle de soin est largement pire qu'en prison sauf que les patients sont libres. Bref j'étais en salle de soin et une maman est arrivée avec son bébé. En fait je n'avais pas vu qu'il y avait un bébé dans le pagne négligemment posé sur la table. Elle venait pour des abcès aux seins, c'est lorsque j'ai compris que son état était dû à l'allaitement que j'ai soulevé le pagne. Et là surprise, avec ses grand yeux ouvert et ses poings fermés j'ai vu mon crevetton. Agé de seulement quinze jours il avait déjà perdu 400g.
Comme il s'était mis à pleurer, je l'ai pris dans mes bras et je lui ai donné de l'eau sucrée dans une seringue. Je crois qu'on peut dire qu'il avait faim, le prochain rendez-vous était prévu pour le lendemain.
Ce n'est que le mercredi qu'ils sont revenus. L'enfant était complètement apathique, en hypoglycémie, les yeux mi-clos. Dans une main j'ai attrapé une seringue, de l'eau distillée et un morceau de sucre et dans l'autre le bébé que j'ai transporté au service de nutrition. Il avait perdu 150g entre le lundi et le mercredi mais avalait l'eau sucrée avec un appétit féroce.
Je ne comprenais pas toujours les gens qui disent : « c'est incroyable comment c'est enfants s'accrochent à la vie ». Et bien celui-ci, je peux vous dire qu'il s'accrochait à la vie au sens propre comme au sens figuré.
Requinqué par ma mixture il a ouvert les yeux, et à serré ses poings.
Je l'ai rendu à sa mère pour qu'ils aillent à l'hôpital parce qu'il nécessitait des soins que nous ne pouvions pas lui apporter. Par manque de lit il n'a été hospitalisé que le jour suivant.
Même hospitalisé, il n'est pas sauvé. Parce que la vie ici est toujours trop compliquée. J'espère quand même qu'il va survivre, parce que ce n'est pas l'envie qui lui manquait.