La prison c'est vraiment bien, on ne sait jamais ce qu'il va arriver ni comment on va réagir. Comme le père est en goguette dans le centre du pays et que demain je pars passer un week-end pour dormir dans un couvent, j'ai avancé ma visite hebdomadaire du samedi au vendredi.
Ma journée de boulot a a peu près ressemblée à la précédente. J'ai couru pour délivrer le matériel et les médicaments et le docteur Dougo m'a encore posé un lapin à pharmacie centrale. Pourtant je l'avais rappelé trois fois dans la journée. Même en retard il a eu l'audace de me dire qu'il arrivait alors qu'il disait au médecin responsable des vaccins qu'il était bloqué dans son centre de santé parce qu'il n'avait pas de voiture. J'avais un autre rendez-vous aujourd'hui, avec une malienne qui gère une ONG. Le dossier est en cours depuis un an et il n'avance pas parce que notre interlocuteur local a lui aussi un sens très approximatif des rendez-vous. J'avais rendez-vous à 14h, à 14h08 j'étais dehors avec une promesse de don de 5000 pour l'achat de médicaments. Lundi je lui mail notre numéro de compte et elle m'assure que le virement sera fait sous 15 jours. Comme quoi, certaines choses avance quand même.
Je suis donc allée à la prison après une journée de boulot bien remplie. Je n'avais pas très envie d'y aller seule mais comme les prisonniers ne peuvent pas rester sans soins, je me suis donné des coups de pieds aux fesses.
Mon arrivée dans la cale P6 a été l'occasion d'une ovation. C'est la première fois qu'ils applaudissaient à mon arrivée. Qui a dit que l'on ne recevait jamais un merci pour service rendu ? J'avoue, j'en ai profité c'est tellement rare. J'allais soigner celui qui a reçu un coup de machette sur le crâne quand un autre s'est approché avec un œuf de paques à la place de la cheville. Je n'avais jamais vu un abcès de cette taille. J'avais à ma disposition tout le matériel stérile nécessaire et une solide formation en salle de soin. J'avais assisté Marie lors de l'incision des trois derniers abcès d'Ana, le médecin chef. J'ai respiré un bon coup avant de prendre la décision. J'entendais encore Ana me dire « Ne fais surtout pas quelque chose si tu ne t'en sent pas capable ». Le problème c'est que je ne savais pas si j'étais capable d'inciser cet abcès, le vider et le mécher.
Je me suis tournée vers le prisonnier à perpétuité qui fait office d'infirmier :
-Euh, le pue a un peu tendance à me faire tourner de l'œil ou à me faire vomir. En cas de problème tu m'évacues de la cale.
-Sorry Mary, I don't understand. I speak English.
-C'est pas grave, je tiendrais le coup. (A cet instant, le padre m'a manqué)
J'ai sortie un bistouri, une bagarre a éclaté dans le fond de la cale, j'ai respiré un bon coup, je me suis concentrée et j'ai incisé. J'ai refait exactement tous les gestes que j'avais appris. Malgré le lieu incongru j'ai gardé mes instruments stériles, j'ai fait des gestes précis sans trembler. Le prisonnier était maintenu par ses codétenus, Raymond l'infirmier de fortune pressait sur la cheville comme un perdu, les gardiens faisaient des commentaires, le prisonnier hurlait et moi, je restais concentrée parce que je n'avais qu'une seule peur : qu'il meure d'une infection. Que mes actions soient pire que si je n'avais rien fait. Je n'ai pas vomit, je n'ai pas tourné de l'œil.
Après 35 minutes qui ont durée une éternité la mèche était en place et le bandage fait. Nous nous sommes fait une accolade et je lui ai souhaité bonne nuit.
J'étais vidée et hagarde en sortant de là. Encore une limite qui a volée en éclat. Est-ce que lorsque je rentrerais de ma mission, je serai aussi vidée et hagarde ? Est-ce que je tiens le coup uniquement parce que je reste concentrée et que je me pose des questions métaphysiques sur la nécessité de ma mission ?
Je n'ai pas répondues à ces questions, c'est comme les poules et les ornithorynques, il y a des questions qui n'ont pas besoin de réponses.
Ce soir nous avons accueillit un journaliste de RCF (Radios Catholiques de France) et le directeur est à l'hôpital parce qu'il a des calculs rénaux, dure journée.
J'ai appelé la responsable de la Croix Rouge qui s'occupe de la prison :
-Samedi prochain on sort entre filles, je met mes talons de douze centimètres, on boit jusqu'à l'aube et j'oublie tout : les prisonniers, les malades, la pauvreté, l'exile, l'amour,...